Et si le bonheur était devenu une injonction sociétale, provoquant paradoxalement davantage de stress et de dépression que de joie de vivre? De plus en plus de voix s’élèvent pour pointer du doigt ce phénomène.

Quand le bonheur devient source de stress

La quête de performance qu’elle soit dans nos vies professionnelles ou personnelles conduit à une augmentation du niveau de stress. Or pour certains le bonheur est devenu une standard de performance imposé par la société: avoir une vie de famille et une vie de couple épanouie, avoir un travail enrichissant, faire du sport, manger sain… Une sorte d’injonction au bien-être et au bonheur, où les réseaux sociaux jouent le rôle de vitrine de cette réussite personnelle.

D’ailleurs la Norvège, pays numéro 1 du bonheur selon l’ONU connait une prise d’antidépresseurs importants et un taux de suicide parmi les plus élevés d’Europe : 10,8 pour mille – contre 7,5 en Espagne et au Royaume-Uni, par exemple (mais 14,4 en France). Selon une étude réalisée par les sociologues de l’université de Warwick en 2011, cela s’expliquait notamment par la difficulté à supporter la comparaison avec des concitoyens trop heureux.

Le philosophe Pascal Bruckner déplore ce phénomène: “Je critique l’idéologie du bonheur devenu un impératif collectif. Il était un droit depuis la Révolution française, aujourd’hui, il est un devoir avec ce que cela suppose d’exclusion, de harassement personnel, d’angoisse. Il est ainsi passé tout entier du côté de l’anxiété : comment être en bonne santé, réussir sa vie, etc. Or l’objet du bonheur est totalement vague, c’est une quête sans fin. Personne ne sait en quoi il consiste vraiment, ni ce que cela implique de réussir sa vie.  » Soyez heureux !  » Un impératif d’autant plus dur qu’il n’a pas de contenu.”

Les économistes Carl Cedeström et André Spicer dans leur essai «Le syndrome du bien-être» (Ed. Payot) expliquent que “Cette recherche du contentement optimal, loin de produire les effets bénéfiques vantés tous azimuts, participe du repli de soi et provoque un sentiment de mal-être.” La multiplication des invitations au bonheur font croire aux gens que le bonheur est une question de volonté, qu’il n’est pas “normal” d’être heureux et a pour effet de les culpabiliser. Cette sensation d’isolement va encore plus poussé à la dépression.

L’origine de ce nouveau dogme?

Psychanalyste, professeur émérite de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille et auteur de «Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux?», Roland Gori explique: «Pour les Anciens, il était question que les citoyens participent ensemble aux décisions et aient la possibilité de s’autodéterminer dans la conduite de leur existence personnelle et collective. Puis, dès le XIXe siècle, ce droit à la félicité a été utilisé par les gouvernants comme moyen de pression…» avec un discours qui se résumait à: «Soyez bien obéissants et, nous, on va vous rendre heureux!», le professeur précise «Et voilà, aujourd’hui, il ne s’agit plus que de sécurité matérielle et individuelle. Le bonheur est devenu le nouvel opium du peuple…»

Pour l’auteure et infirmière Rosette Poletti ce phénomène d’injonction au bonheur est dû à la diminution des influences religieuses. “Il fallait qu’on trouve un but vers lequel se diriger. La période est profondément marquée par la peur et l’incertitude. On a donc tendance à essayer de se focaliser sur le positif. Or, quoi de plus positif que le bonheur, fût-il expliqué dans des manuels?»

Un marché rentable

Selon une étude menée en 2015 par l’institut Ipsos, le bien-être étroitement associé par la société au bonheur, représente 37,5 milliards d’euros en France. 40% des sondés disent «consulter régulièrement des articles ou des livres» parlant du bonheur, notamment sur des thématiques telles que la psychologie positive, respiration, nutrition, développement personnel. Ainsi, en 2014, il s’est écoulé plus de 6 millions d’exemplaires de livres présentés sous le bandeau «bien-être» ou «développement personnel».

Sources: http://www.femina.ch/ https://www.geo.fr/ http://www.psychologies.com/